LA DIPLOMATIE BYZANTINE

 

Les tentatives des envahisseurs de l'Empire byzantin sont nombreuses, attirés par tant de richesses artistiques, matérielles et alimentaires et par sa localisation géographique. Parallèlement, la menace des grandes invasions contre l’Europe du Nord au Sud est omniprésente, comme le montre la carte ci-dessous. Selon Bréhier : "Toute l’histoire de Byzance n’est qu’une longue négociation diplomatique entrecoupée de guerres, le plus souvent défensives ou destinées à recouvrer des territoires perdus".                      (Bréhier 1970, p. 229 et suiv.)

Théophano Skleraina aura connu toute jeune cette atmosphère de menaces extérieures et n'en fut que plus

sensible dans son futur rôle d'impératrice du Saint Empire.

 

Digne successeur des États au pouvoir de Rome, Byzance se sentait toujours responsable de l’ensemble des territoires concernés. Si nous nous réfèrons à l’ancien terme oikouménè, terme grec qui correspond à l’ensemble d’une zone habitée, nous pouvons reprendre la citation employée lors d’une conférence de Jean-Pierre Arrignon: Cette oikouménè byzantine est quelque chose d’extraordinaire, sa particularité consiste dans le fait d’avoir réuni dans un même ensemble idéologique des peuples qui prient dans des langues différentes, en slavon, en arménien, en grec, etc.., mais qui partagent le même rapport vis-à-vis de Dieu et de l’empereur. (conférence du 05/12/2011, La Russie et l’héritage de l’oikouménè byzantine)

L'empire est limité à l’ouest avec le souverain de la Francie, le royaume des Francs, depuis qu’Otton Ier a été sacré empereur en 962 à Rome, même s'il veut y conserver une présence prépondérante. (Lounghis 2012, p.304 et suiv.) 

Les règles de la diplomatie byzantine édictées par l’epanagôge* et reprises par les basiliques* faisaient preuve d’un grand réalisme en tenant compte des particularismes locaux et laissaient une grande souplesse dans les relations avec les États, qui par ailleurs acceptaient de se considérer comme des vassaux. Autant dire qu’il y avait autant de règles diplomatiques que de pays. Ils étaient classés par catégories, leurs dirigeants reçoivent quelque fois des titres à la cour pour s’assurer de leur fidélité. (Rambaud 1870, p.437 et suiv.). Un début de fédéralisme avant l’heure.

Ces pays étaient conscients de faire partie d’un grand ensemble bien organisé et, surtout pour certains récemment évangélisés, ils acceptaient de reconnaitre l’ascendant religieux de son empereur.

 

DES ÉCHANGES DIPLOMATIQUES ENCADRES 

Un corps important de diplomates-interprètes composait cette administration et les visiteurs étrangers étaient somptueusement reçus, d’après le cérémonial du Livre des Cérémonies, tout en restant discrètement surveillés pendant leur séjour ! De même les diplomates se rendant à l’étranger étaient bien encadrés, de peur qu’ils n'emportent avec eux des secrets militaires (le feu grégeois) ou des soieries par exemple. En fait l’influence byzantine s'étendait au Xe siècle du fond du Caucase et de l'Arménie jusqu'aux extrémités du monde occidental. 

 

LA SOIE ET LA DIPLOMATIE

Elle en avait capté l’exclusivité du commerce, et son utilisation à l'intérieur de Byzance était réservée et codifiée dans le Livre des Cérémonies. En effet, contrôlant une partie de la Route de la Soie et son terminus principal à Constantinople, rien ne pouvait se faire sans son aval.

À l’extérieur, elle s’en servait comme cadeau diplomatique réservé aux alliés de marque. Maitresse du marché, elle négociait les contrats avec les monarques en fixant les volumes et les prix. L’auteur de l’article cité, Muthesius, lui donne d’ailleurs comme titre: La Soie, le Pouvoir et la Diplomatie ! (traduction française) (Muthesius 1992, p. 99-108)

 

LES RELATIONS AVEC L'OUEST

Toujours grâce au Livre des Cérémonies, nous savons que Byzance avait des rapports suivis et privilégiés à l’Ouest avec les rois d’Occident en Germanie, en Gaule, en Francie occidentale et en Italie. Depuis Charlemagne, puis à l’avènement d’Otton Ier, tout développement de l’Occident et de Rome, que Byzance n’a plus les moyens de protéger des Lombards, est considéré par elle comme une menace. Cela justifie à ses yeux ses tentatives de reconquête de l'Italie, se considérant depuis l’origine, comme la Nouvelle Rome.

D’autres mariages ou tentatives de mariages eurent lieu entre l’Ouest et l’Est. Cela représente une liste d’une douzaine d’événements réussis ou non, dont Léon VI avec la fille de Pépin III le Bref, Constantin VI avec Rotrude fille de Charlemagne, etc. dont les projets très avancés avec l’impératrice Irène échouèrent du fait d’une malencontreuse révolution de palais dirigée contre cette alliance. On évoquera également plus tard les projets avancés avec Otton III, mais dramatiquement annulés du fait de la mort de ce dernier.  (Macrides 1990, p. 268 cite : Lounghis 1980, p.143-222, 471-478 ; Davids 1995, p. 99-120 ; Favier 1999, p.287)

Ils avaient quelquefois pour but de contrer les mariages de leurs adversaires avec d’autres princes ou princesses, par exemple des Serbes ou des Normands, qui les renforceraient.

Le mariage d’Otton II avec Théophano Skleraina et le projet de mariage d’Otton III, ne diminueront toutefois pas à long terme ce sentiment d’hostilité entre les deux empires, qui affirmaient conjointement leur souveraineté.

 

BYZANCE ET L' ARMÉNIE

A l’est, Byzance cherche le soutien, sinon la conquête par l’intégration, de l’Arménie et de son roi Achot III (953-977) de la famille des Bagradites. L’empereur Jean II Tzimiscès, que nous retrouverons ci-après, lui adresse une lettre en arménien, vantant ses victoires en Asie Mineure et en Syrie. Des contingents importants d’Arméniens participèrent d'ailleurs à ces faits d’armes.

Achot III venait de s’installer et fonder sa capitale Ani, par l’architecte Tiridate, celui qui reconstruisit Sainte-Sophie à Constantinople (989-994). Charanis, s’appuyant sur le chroniqueur arménien Matthieu d’Edesse,  parle d’un nombre important d’Arméniens qui étaient venus s’installer en Cappadoce à partir de la fin du VIe siècle. 

(Matthieu d’Edesse  XIIe siècle -1858, p.111, 114 et 133 ; Charanis 1972, p.147 et suiv.)

Le même auteur, utilisant la Chronique de Sebeos (VIIe siècle), fait remonter les premiers transferts de population vers la Thrace à l’empereur Maurice I (582-602).

(Sebeos-VIIe siècle - 1904, p.34, 38 ; Charanis 1959, p.30, 36.)

Suivront jusqu’au VIIIe siècle ceux qui se déplaceront volontairement, à l’arrivée des Arabes musulmans ou après la défaite des Pauliciens au IXe siècle. (Charanis 1961, rééd. 1972, p.140 et suiv.). Certains notables échangeront également leurs terres et leurs villes contre une protection et un titre à la cour de Byzance. Quelquesfois au grand dam des populations locales.(Yuzbashian citant Skylitzès 1973-1974, p.142)

Quelques décennies plus tard, en 1021, ce sera le roi du Vaspourakan (province d’Arménie), Senekerim-Jean, qui cèdera ses terres à Byzance, dont Sébaste, populations comprises! En fait ces annexions de gré ou de force transformeront les régions concernées en vassaux. Elles affaibliront plus tard la défense des frontières de l’est de l’Empire, si importante à l’arrivée des tributs turques ou mongoles.

Les différentes familles arméniennes, les Mamikonian, les Krateroi, les Lecapène, etc... restent, se partagent le pouvoir et sont de fidèles alliés de Byzance, à qui ils fournissent un important personnel militaire à tous les niveaux, malgré les rivalités quelquefois sanglantes entre les trois plus importantes à Constantinople, les Phocas, les Skléros et les Macédoniens. Ils participeront de plus en plus à la gouvernance de l’empire, s’intègreront avec l’avantage de bien connaître les problèmes posés par la présence envahissante des Arabes musulmans. (Dédeyan 1993, p. 67 et suiv.)

 

LES RELATIONS AVEC LE NORD

Les ennemis occasionnels et incontrôlables au nord, tels les Hongrois, les Bulgares ou les Russes, seront utilisés l'un contre l'autre par Byzance à ses risques et périls, sans toujours obtenir le résultat escompté, ces alliances de circonstance pouvant se retourner contre elle.

Tour à tour seront utilisés les armes, les alliances militaires, le paiement de tribut. Nicéphore II Phocas, d’abord général glorieux, puis empereur, employa plutôt la manière forte, en particulier avec les Bulgares. Sur mer, la puissance de Byzance est confirmée par la conquête de la Crète et de Chypre et confortée par d’autres victoires dans l’est de l’Asie Mineure, la Syrie, la Cilicie, etc.

Puis vint le moment des alliances matrimoniales assorties parfois de la libération de prisonniers. Ce fut le cas du mariage de Maria (petite-fille de Romain Ier) avec Pierre ler de Bulgarie ou celui du prince de Kiev, Vladimir, avec la princesse Anna Porphyrogénète contre une promesse d’évangélisation du pays. Jusque-là, les empereurs y étaient opposés, mais les choses changeront avec l’arrivée de Jean Tzimicsès, et Théophano Skleraina en sera une des actrices.

 

 

LES AMBASSADES DE LIUTPRAND DE CRÉMONE

Pour ce qui nous intéresse, c’est dans ce contexte que se situent les deux ambassades de Liutprand de Crémone (en 949 et 968).

Le premier voyage est relaté par l’intéressé dans l’Antapodosis, pour le compte de Bérenger II, qui vient d’être élu roi d’Italie en 949. Il partit de Venise en bateau pour nouer des contacts et essayer de développer des relations économiques et commerciales avec Constantin VII. Ce fut apparemment sans résultat, malgré une somptueuse réception. Bien reçu et impressionné par la cour de Byzance, il décrit malgré tout les empereurs byzantins comme des kosmokratores

(Liutprand Relatio, p.349. Sans doute allusion aux sept bâtisseurs du monde dans une philosophie ancienne syrienne)

Mais, à son retour, le roi Bérenger déçu se fâche et Luitprand, ulcéré, passe au service d’Otton Ier. Il repartit pour une deuxième ambassade en 968, avec une lettre d’accréditation ou d’introduction, un praeceptum, qui lui donnait aussi les limites de sa mission, cette fois pour le compte d’Otton Ier. (Drocourt p.27 et suiv.) Celui-ci était désireux de conforter son titre d’empereur en essayant d’obtenir la promesse de mariage d’une princesse porphyrogénète byzantine pour son fils Otton II. Il pensait également, récupérer ainsi des territoires en Italie du Sud. Liutprand en a laissé une relation : Relatio de legatione constantinopolitana, très critique de la situation de Byzance.             (Schummer 1992, p.197-201)

Il ne pouvait en être autrement entre Nicéphore II Phocas, au faîte de sa gloire, et Liutprand infatué de sa personne, les relations se passèrent mal. (Liutprand Relatio de son second voyage), d’autant qu’au même moment Otton Ier, peut-être pour forcer la main des Byzantins, met le siège devant Bari dans le sud de l’Italie. Il y subit une défaite et c’est sur un constat de refus que Liutprand pourra se libérer au bout de trois mois et prendre le chemin du retour en novembre 969. Il présentera une image désastreuse de Byzance qui perdurera jusqu’aux croisades.

 

EN CONCLUSION  

Reprenons la phrase de Schlumberger : Telle était la situation réciproque des deux empires. En réalité, il n'existait entre eux que haine séculaire, animosité mortelle, mépris réciproque. (Schlumberger 1890, p.592 et suiv.)

Nous sommes en situation de blocage. Mais la prise de pouvoir de Jean Ier Tzimiscès en décembre 969 va changer la donne. Sans doute pouvons-nous retenir la date d’agrément du futur mariage dans le deuxième semestre 971? Tzimicsès ayant conforté son pouvoir après ses victoires militaires tout en voulant se dégager à l’Ouest, et Otton Ier ayant peut-être compris l’erreur de sa malheureuse expédition. La date de novembre 971 indiquée par Schlumberger nous parait tout à fait plausible.                        (Schlumberger t. I, 1896, p.193-194)

Ce qui, avec un départ tout début 972, ne laisse à Théophano Skleraina, la future impératrice, qu’un ou deux mois pour se préparer………….et être "formatée", comme nous dirions aujourd'hui, pour sa prochaine "fonction matrimoniale" ! !

 

Carte des invasions

Atlas Hachette dir. P. Vidal-Naquet, Paris 1989

 

 

 

 

 

 

Croates et Serbes faisant allégeance à Basile Ier.

Chronique Skylitzes, w. Cliché Alexandar. R.

 

Carte chinoise actuelle de la Route de la Soie. Arrivée à Constantinople. www.penn.museum/silkroad/exhibit_silkroad.php


Projet de mariage de Charlemagne

avec I'impératrice Irène.Inc. B 720 à la Penn Library. Johannès Zainer vers 1541. Ulm (Allemagne).

Cliché Flickr Commons

 

 



 

Ancienne cathédrale de la Mère de Dieu à Ani.  

W. Cliché Antonio



Ruines des fortifications de la capitale Ani. Vue Nord. Photo-Armenia-1885. W. cliché Ohannes Kurkdjian

 

 

 

 



 

Plus tardif, Romain III (1028-1034)

recevant une délégation arabe.  

Chronique SkylitzèsW. Cliché Cplacidas

 

 

 

 

 

 

 

Après avoir résisté à Charlemagne et aux Lombards, Venise s'est émancipée de Byzance au IXe siècle 

et contrôle les villes de la côte dalmate, 

protégeant la navigation. W. Cliché ElectionWorld


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