LA DYNASTIE DES "MACÉDONIENS"

 

A partir de la deuxième moitié du IXe siècle, la "Dynastie des Macédoniens", originaire d'Arménie, installée

dans la région d’Andrinople (aujourd’hui Edirne, en Turquie, à la frontière avec la Grèce) prit le pouvoir et développa durant deux siècles la prospérité de Byzance. Elle gouverna l’empire à partir de 867, en la menant à son apogée. 

Son fondateur, Basile Ier dit le Macédonien (811-886), et notre Théophano Skleraina furent originaires

de cette famille arménienne déplacée depuis peu au "Thème de Macédoine".

Citons la présentation de la dynastie des Macédoniens par Charles Diehl (1924, p. 91) : "Ce sont des âmes énergiques et dures, sans scrupules souvent et sans pitié, des volontés autoritaires et fortes, plus soucieuses

de se faire craindre que de se faire aimer ; mais ce sont des hommes d'État, passionnés par la grandeur de l'empire, des chefs de guerre illustres dont la vie se passe dans les camps, parmi les soldats, en qui ils voient et aiment

la source de la puissance de la monarchie ; ce sont des administrateurs habiles, d'une énergie tenace et inflexible,

et que rien ne fait hésiter quand il s'agit d'assurer le bien public".

 


LA DYNASTIE ARMÉNIENNE DE MACÉDOINE

La Macédoine (en fait il s'agit du thème de Macédoine), nous fait de suite penser à Alexandre le Grand. Mais que faisaient là des Arméniens au Xe siècle ? En fait souvenons-nous des déportations de populations arméniennes par les empereurs byzantins qui, aux VIIe et VIIIe siècles, utilisaient ces déplacements pour briser les résistances des populations turbulentes des confins de l’est, dont les Arméniens. Ou bien pour cause de désaccord religieux christologique, en particulier avec les Pauliciens* après leur défaite de Tephriké en 872. Cela en commençant par l’empereur Maurice au VIe siècle jusqu’à Constantin Copronyme au VIIIe siècle. (Charanis juin 1961, 142 et suiv. et 1966, p. 7 et suiv.)

Cette partie de l’Europe était également le lieu de passage des invasions, russes, bulgares, avars, hongroises ou d'autres Slaves, etc., et il fallait fixer des populations, même par des dons de terre, pour protéger ces frontières nord.

De nombreux historiens ont étudié l’origine arménienne controversée de cette famille. Nicolas Adontz, s’appuyant sur les chroniques des auteurs contemporains de l'époque, tels Constantin VII Porphyrogénète (son petit-fils), Syméon Métaphraste (Xe siècle), Génésius (XIe siècle), Skylitzès (XIe siècle), etc., propose une synthèse la confirmant, qui fait maintenant autorité, et nous la reprenons ci-dessous. (Adontz 1965, p. 47-57.)

 

BASILE Ier LE FONDATEUR

Basile Ier serait né vers 812 d’une famille de paysans arméniens dans la région d’Andrinople, du "Thème de Macédoine", en haut en rouge sur la carte. Il s’en suivit une période obscure, ponctuée d’enlèvement et d’emprisonnement par les Bulgares, par la fuite vers Constantinople, puis le retour vers leur terre d’origine. Bientôt orphelin de père, il quitta la maison et fut recueilli par un moine, Theophilitzes, chez qui, par un heureux hasard, il rencontra un familier de l'empereur Michel III, qui le présenta à l’empereur.

Après l’avoir vu combattre et vaincre des adversaires chevronnés, celui-ci, impressionné par sa stature, le prit comme strator, c’est-à-dire écuyer,  En 856, Basile passa du service de Theophilitzes à celui de Michel III. Il avait été précédemment l’objet d’une prophétie qui lui prévoyait la fonction suprême dans l’Empire et il devint le protégé d’une dame Daniélis, riche veuve qui, peut-être par calcul, le prit sous sa protection. Il avait alors sans doute 43 ou 44 ans. (Koutava-Delivoria 2001, p. 98-103)

Peu après, Michel III l’éleva au rang de Protostrator*, et lui fit épouser sa propre maîtresse, Eudocie Engérina (840-†ca 882). En 862, à la suite d’un conflit entre le parakimomène* Bardas et l’ancien patriarche Jean de Constantinople, il est même nommé parakimomène, puis patrice*.

Il semble maintenant que rien ne puisse arrêter Basile dans sa course au sommet du pouvoir. En 866, un nouveau conflit, entre Michel III et son oncle Bardas, se termina par la mort de ce dernier dans des conditions suspectes et Basile fut propulsé coempereur par Michel III lui-même. Toutefois, lassé des incartades et des beuveries de son bienfaiteur, poussé par ses proches, frère, neveu, etc..., Basile le fera assassiner. Ce crime, en introduisant la dynastie macédonienne, sonne la fin de la dynastie amorienne. Nous étions le 27 mai 866. Le règne de Basile Ier dura jusqu’au 29 août 886, date à laquelle il mourut d’un accident de chasse.

Basile Ier eut deux épouses ; Maria, une Arménienne, fille de Kônstantinos Maniakès, dont il eut un fils, Constantin, qu’il associa de bonne heure au trône, de novembre 867 à février 868, date de la mort prématurée de ce dernier. Basile Ier fut obligé entretemps de répudier Maria lorsque on l’a vu, Michel III lui fit épouser, en deuxième noce, sa propre maitresse Eudocie Ingérina (déjà enceinte de ses œuvres). Ils eurent ensuite sept enfants, sans qu’il soit sûr qu’ils soient tous de lui ! De ces enfants, Léon le fils ainé, qui deviendra l’empereur Léon VI (886-918), fut associé au trône dès le 6 janvier 870 ; le second, Étienne, né en 867, entra dans le clergé et devint syncelle*, puis, en 886, patriarche Étienne Ier de Constantinople ; Alexandre, né en 870, fut associé au trône impérial entre septembre et novembre 879 date de sa mort ; et quatre filles, qui furent priées d’intégrer comme moniales le monastère de Sainte-Euphémie!

La lignée de la famille macédonienne, que l’on peut suivre en Annexe-Textes, se poursuit ainsi : de 886 à 913, Léon VI ; de 913 à 920, puis de 945 à 959, Constantin VII ; de 959 à 963, Théophano, à la mort son mari de Romain II, est régente et enfin de 963 à 969, arrivée de Nicéphore II Phocas.

 

NICEPHORE II PHOCAS (963-969)

En 963, Nicéphore II Phocas ne put prendre le pouvoir qu’après de durs combats à Constantinople contre l'eunuque Bringas, le parakimomène*, qui gouvernait l’Empire jusque-là, apparemment bien. Il usurpait ainsi celui des deux frères mineurs, Basile II (6 ans) et Constantin VIII (3 ans), qu’il s’engagea par contre à protéger. Il avait été aidé, par la veuve de Romain II, Théophano, qu’il avait épousée, et par le patriarche Polyeucte de Sainte-Sophie, qui le couronna en 963, sans oublier le passage obligatoire au jugement de l’Hippodrome. (Bréhier 1992, p. 163 et suiv.; Ostrogorski 1996, p. 311 et sui. )

Indépendamment de son caractère belliqueux et partial, Liutprand est particulièrement sévère dans sa description physique de l’empereur: "Ce Nicéphore me parut un vrai monstre. Il a une taille de Pygmée, une grosse tête, de petits yeux…., un teint d’Éthiopien capable de faire peur à quiconque le rencontrerait dans l'obscurité de la nuit, de longues cuisses, de courtes jambes…", le reste à l’avenant !

Apparemment l’ambassadeur n’était pas le problème immédiat de Nicéphore. En effet, il eut tout de suite fort à faire avec les Bulgares et demanda maladroitement au prince Varègue Sviatoslav de l’aider à les combattre. Ce que ce dernier fit avec succès, mais en profita pour s'installer et acquérir une grande puissance dans la région. Il se rendit ensuite exigeant pour le prix du service rendu. Ce sera un des gros problèmes dont Jean Tzimiscès héritera.

 

JEAN Ier TZIMISCES (KOURKOUAS, ca 925-†976)

En grec : Ιωάννης Α΄ Τζιμισκής, Iōannēs Ier Tzimiskēs; en armenien : Հովհաննես

Ա Չմշկիկ, (Hovhannes A Čmškik). Ou encore Similichi.

Nous passons maintenant rapidement à Jean Ier Tzimisces qui, de 969 à 976, fut un des acteurs importants de l’accord entre les deux Empires à l’orée de l’an mille. Il était issu  des Kourkouas, ancienne famille, dont l’origine arménienne est confirmée entre autres par le prénom Gurgen et dans la continuation de la Chronique Théophane au Xe siècle. Cette famille a donné à Byzance des généraux, dont son grand-oncle le célèbre général de l’empereur Romain Lécapène, Jean Kourkouas conquérant de Mélitène en 934.       (Chronique continuée éd. 1838, p. 426, Liv. VI, C, 15-20 ; Du Cange 1680, p. 153)

Jean Ier Tzimiscès était de la famille des Phocas, par sa mère, c’est-à-dire le neveu de Nicéphore II. Son surnom était-il dû à sa courte taille, comme le suggère Léon Diacre, en retenant muzacitzen?  En effet, son nom véritable n'était pas Tzimiscès, ainsi que le prononçaient les Grecs, mais bien Tchemchkik, ou plutôt Tschémeschguig, et ce surnom arménien n'était autre, on le sait, qu'une allusion à sa courte stature. Les Sarrasins le nommaient Schumuschchig, Ibn ash-Shumushqîq ou Tchumuschtiguin. "Suivant les auteurs arméniens, Tzimiscès était de leur nation, et originaire de la ville d’Hiérapolis, dans le district de Khozan, de la IVe Arménie, ville qu’ils supposent devenue Tchemeschigaïzak ou Tschimischgesek".

(Matthieu d’Edesse XIIe siècle, éd. 1858, Ière partie chap. XV, p. 16 ; Tchamchian 1827, t. 1, chap. VII n° 1)

Cette ville a bien existé, dans le Dersim, au sud-est de Sébaste (l’actuelle Sivas), à l'est de Eghin (aujourd’hui Kemaliyé) et au nord-est de Malatia sur l'extrait de la carte ci-contre. Elle est citée par le maréchal Humbert Moltke (celui qui sera l’adversaire de la France en 1870-72), en 1839 lors de son passage en Asie Mineure, en mission (militaro!) touristique,  comme un des plus beaux villages proche des bords de l’Euphrate.(Moltke 1877, p. 271-272). Devenu empereur et fidèle à sa province, il en dispensa d’impôts ses habitants.        (Tchamchian 1827, t. II, 843 ; Cheynet et Dédéyan 2088, p. 315)

Schlumberger, faisant une synthèse des auteurs contemporains, présente Tzimiscès comme un homme aux cheveux et à la barbe blonds, aux yeux bleus et doté d’indéniables qualités sportives. Il était agréable à vivre, aimant la bonne chère, les bons vins… et les femmes !!

Après les campagnes en Asie Mineure et en Syrie où l’avais affecté Nicéphore considéré comme le meilleur général de son temps, adoré de ses troupes, Jean Tzimiscès fut nommé, en 969, "Magistri dignitate honoratum Domesticum Orientis" soit Domestique* d’Orient.

 

LE TRIOMPHE DE TZIMISCES

Il était alors âgé de quarante-six ans et devint bientôt veuf de Marie, la sœur de Bardas Skléros. Jugé encombrant par le pouvoir, il fut assigné à résidence en Cappadoce ; éloigné ainsi de la cour par l’empereur, il attendait son heure. Celle-ci ne tarda pas, car Nicéphore sur les instances de sa femme, le rappela bientôt à Constantinople.

L’était-il, ou devint-il l'amant de la Basilissa Théophano, l’épouse de Nicéphore ? Les lignes suivantes de Schlumberger (1890, p. 6) la concernant, lui donneraient des circonstances atténuantes: "… d'une beauté enchanteresse, mais de basse extraction, profondément vicieuse ! Léon le Diacre, un contemporain, la nomme la plus belle, la plus séduisante, la plus raffinée de toutes les femmes de son temps. Cette grande pécheresse, dont les charmes devaient exercer une influence si fatale, etc…". (Léon le Diacre 1878, ch. II, 11)

Le fait est que, conseillé par ses amis, pour complaire à sa maitresse ou tout simplement pour atteindre à son tour le rang suprême, Tzimiscès participa sans doute à l’assassinat de Nicéphore. Les avis sont encore très partagés sur la motivation de cet assassinat. 

(Matthieu d’Edesse (XIIe siècle) éd. 1858, ch. VII p. 5 et ch. XVII p. 16 ; Skylitzès (XIIe siècle) 2003, p. 235 ; Jean le Géomètre 2008, p. 338 et suiv.)

Sûr de l’appui de l’armée, il se proclama empereur en décembre 969. C’était compter sans un semblant de soudaine bonne conscience chez le patriarche Polyeucte. En effet, celui-ci refusa de lui ouvrir les portes de Sainte-Sophie, s’il ne jurait pas de son innocence dans l’assassinat de Nicéphore, de punir les «vrais» coupables et d’exiler sa maîtresse Théophano. Conditions que Tzimiscès accepta, essayant en plus de se concilier le peuple à l’Hippodrome, en s’occupant de la famine endémique qui sévissait.  

 

Ce rapide et succinct tour d’horizon avait pour but de montrer l'influence de sa prise de pouvoir sur la destinée de notre héroïne, l’ambiance qu’allait devoir quitter notre princesse Théophano Skleraina et ce pourquoi elle était préparée.

 

 

 

W. Treadgold, A History of the Byzantine State and Society (1997), p. 546;  W. Cliché Cplakidas

La Dame Daniélis.

Chronique de Skylitzès. W Cliché Cplakidas

 

Basile Ier. Extrait de la Chronique de Skylitzès.

W Cliché Cplakidas

 

Asie Mineure au IXe siècle, sous Basil Ier, Atlas Historique de l’Arménie.Cl. Mutafian et E. van Lauwe.

 

Basile Ier et son fils Léon VI.

Chronique Skylitzès. W. Cliché Cplakidas

 

Nicéphore II Phocas.

Archives de l’Athos. Cliché Romios.

 

Retour triomphal de Nicéphore  à Constantinople,

en 963. Chronique Skylitzès. W. Cliché Cplakidas.

 

 

 

Prise de Mélitène par les Byzantins en 934

Chronique de Skylitzès. W. cliché Cplakidés

 


 

Extrait d'une carte du début XXe siècle. Coll. pers.

 

 

 

 

 

 

 

Couronnement de Tzimiscès par le patriarche Polyeucte 969. Chronique de Skylitzès. W. Cliché Cplakidas.

 

 

 

 

 

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