THÉOPHANO SKLERAINA

 

Cette première partie consacrée à Byzance se termine sur la présentation de la future impératrice Théophano Skleraina (forme féminine de Skléros). Sa filiation récemment précisée, la reconnaissance de son action politique et son influence sur les arts ne laissèrent personne indifférent.

A travers les commentaires dont elle a été l’objet, favorables ou non, on peut supposer qu’elle avait acquit 

une forte personnalité à vouloir changer les mentalités. En fait il a fallu attendre le millénaire de la commémoration

de sa mort pour que des voix s'élèvent reconnaissant son action positive, lors des nombreuses cérémonies

qui ont eu lieu à cette occasion, accompagnées d'une importante littérature concernant la période.

 

THÉOPHANO SKLERAINA (Escleraina)

Egalement Theophanu, Theuphanu (terminaison nu = invariable en latin), Theophanie, Teofanu ou encore Theophania, Stephania. En grec Θεοφανώ / Theophanô, theo = dieu et phan = apparition, soit vision de Dieu.

C’est dans cet environnement que va apparaître la jeune Théophano Skleraina, jusque là inconnue, ne figurant dans aucun des textes contemporains. Après le refus de Nicéphore de confier une princesse porphyrogénète à Otton, Jean Ier Tzimiscès, qui n’avait lui-même pas d’enfant, ni de son premier, ni de son second mariage, porta sans doute son choix sur sa nièce, une fille de la famille des Skleros. Famille d’aristocratie militaire arménienne, qui lui était favorable. Peut-être pour éviter par la même occasion qu’elle ne s’allie avec une autre famille, ce qui pourrait avoir pour effet de le déstabiliser. On remarquera que les mêmes impératifs d’alliance pour le pouvoir existaient à l’intérieur de l’Empire comme à l’extérieur. Les précautions extrêmes prises étaient, l’enfermement des filles au couvent et, pour les garçons, la castration pour éviter des alliances ou des descendances gênantes! (Vlyssidou 2003, p. 19-26)

Sklério (Sklêros), ou "le dur", désigne une ancienne famille d’Arménie très influente, comme les Lecapène (Lekapenoi), les Argyroi ou les Phocas (Phokas), rivaux de la famille des Kourkouas de l’empereur, malgré le mariage de Constantin Skléros avec Sophie Phocas dont fut issue Théophano Skleraina (la forme féminine de Skléros).

Son grand père paternel, Niketas Skleros (885-921), avait été patrice puis grand amiral, drouggarioi de ploimou, à la cour de Léon VI. Il eut trois fils, son père Constantin Skleros       et ses frères, donc ses oncles, Bardas Phocas et Bardas Skleros, qui furent en rébellion contre l’empereur Tzimiscès. On peut imaginer que celui-ci surveillait de près cette famille.

(Seibt 1976, p. 23 ; Vlyssidou 2003, p. 1-8).

 

UNE FILIATION LONGTEMPS CONTROVERSÉE

Elle a été difficile à préciser, son prénom étant courant dans la famille impériale et pouvait prêter à confusion. En effet, on changeait facilement de prénom, à la suite d’un nouvel événement intervenant dans la vie de l’intéressé, comme un mariage, ou d'une entrée dans les ordres, etc...

On la voit réapparaître en deux lignes chez Cuspiniani (1540), comme fille de l’empereur Romain II, puis chez des auteurs plus proches de nous, comme K. Uhlriz (1895), Schlumberger, plus hésitant (1896), ou Vasiliev (1951) qui lui donnent également à tort pour père l’empereur Romain II et pour mère son épouse Théophano.

Plus récemment, plusieurs auteurs allemands, comme, Franz Dölger (1949), Peter von Schreiner (1986), Gunther Wolf (1991), Kresten (1991) ou le Français Settipani (2006) écartent cette filiation. Ils confirment en cela l'étude de J. Moltmann (1878), le premier historien allemand qui lui assigne pour père Constantin Skleros et pour mère son épouse Sophia Phokaina. Cette thèse retenue par l’ouvrage publié pour les cérémonies de la commémoration du millénaire de la mort de Théophano Skleraina reflète l'opinion définitive, confirmée par Gunther Wolf, réédité en 2012. (voir en Annexe pour le détail des auteurs cités)

 

LA NIÈCE DE JEAN Ier TZIMISC ÈS

Quoiqu’il en soit, les différentes hypothèses la présentent comme nièce de Jean Ier Tzimiscès par deux possibilités, soit par son premier mariage avec Maria Skleraina, sœur de Constantin Skleros, soit par son remariage avec Théodora, sœur de Romanos II.

Elle n’était donc pas la princesse porphyrogénète espérée, mais la nièce de l’empereur Jean Ier Tzimicès : « non virginem desideratam », sa nièce, « sed deptem suam», comme le dira le chroniqueur contemporain Thietmar. (Thietmar II, p. 27).

Le principal étant qu’Otton Ier ait accepté cette jeune princesse pour son fils, malgré l’opposition de certains membres de sa cour ! Il était quand même plus valorisant de désigner la future impératrice Théophano Skleraina comme nièce d’un empereur régnant et puissant que comme la fille d'un empereur mort et par ailleurs assez médiocre, comme Romain II.

Otton II dira même que "c’était la plus splendide nièce de Tzimiscès" !

Plusieurs dates sont avancées pour sa naissance, sans doute à Constantinople, entre 955 et 956, ou entre  959-960, c’est à-dire sous le règne de Constantin VII. Le témoignage de Widukind, dans sa chronique au Xe siècle, la donne comme puella, jeune fille, on pourrait la supposer du même âge qu’Otton II qui, né en 955, avait donc 17 ans. (Widukind 1839, p. 465). Assortie du même âge, elle serait née en 955-956. Toutefois, nous verrons également qu’elle eut son premier enfant, la future Adélaïde, cinq ans après son mariage, fin 977. Nous allons donc retenir, comme Gunther Wolf, la date de sa naissance en 959-960, et qu’elle était juste en âge de se marier à 12 ans en 972, mais pas en âge de concevoir.    (Wolf 2012, p. 68 et suiv.)

 

SON ÉDUCATION A CONSTANTINOPLE

Ses parents, de grande famille ayant exercé des responsabilités, et alliés de Tzimiscès, peuvent avoir été en permanence à la cour. On peut supposer que dans les mois qui précédèrent son départ, elle fit partie des candidates aux mariages diplomatiques "en attente", pour y recevoir une éducation adaptée à sa destinée. (Herrin 1995, p. 64 et suiv.).

Elle bénéficia de celle dispensée aux princes et princesses, porphyrogénètes ou non. D’après Loparev, cité par Bréhier, son éducation fut malgré tout surveillée de près par son père, Constantin, qui ne la laissait sortir de ses appartements qu’accompagnée de domestiques. (Bréhier 2006, p. 17) Le Livre des Cérémonies et l’Administrando imperii étaient encore une fois un bon support pour l’éducation générale et l’apprentissage du cérémonial de cour.

Consécration définitive, elle fut très probablement présente lors du Triomphe de Jean Ier Tzimiscès à Constantinople, celui-ci ayant eut lieu normalement après qu’il eût battu le prince Sviatoslav Ier de Kiev à Dorostolon le 24 juillet 971. Même si la famille n’y participait pas directement, il semble évident que ceci faisait partie de la culture dispensée à la future mariée. (Tinnefeld 1991, p. 257- 260) D’ailleurs, la Vita Mahthildi nous dit qu’elle venait du palais de l’empereur.(MGH SSX 1852, p. 581) Elle était donc déjà éduquée pour être la représentante de Byzance auprès des Ottoniens. Nous serions tentés de dire son agent.

 

LE PROBLÈME DE LA LANGUE

L’empereur Héraclius (au VIIe siècle) avait décrété le grec comme langue officielle à la place du latin, mais l’Empire byzantin, formé d’une mosaïque de peuples, acceptait la coexistence des langues régionales. Aux grandes assemblées, les participants étrangers à cette langue venaient avec des interprètes. Le latin, l’hébreu étaient considérés comme des langues sacrées. (Bouhlol 2008, p. 30 et suiv.)

Dans les thèmes de l’Est, on parle grec avec l’arménien, et plus loin, entre l’Euphrate et l’Araxe, la région du lac de Van, le Taron et en Mésopotamie, c’était seulement l’arménien. Charanis qui constate l’importance de la présence arménienne dans l’Empire dit même que l’on peut parler de l’Empire gréco-arménien. (Charanis 1960, p. 204 et suiv. et 239).

Une fois le latin disparu, le terme de Romain subsiste pour définir les habitants de l’Empire, quelle que soit l’origine du citoyen. Il définit l’Empire des Romains, sur les anciennes cartes pour le définir. Ainsi les Musulmans nommeront roum les chrétiens après leur conquête. (Cheynet 2007, p. 208 et suiv.)

Par contre, à la cour ottonienne, le latin était la langue pour les textes officiels, la religion ou les lettres. Le grec avait disparu, même Gerbert ne connaissait pas la langue, qui subsistait encore dans des centres comme Saint-Gall (Suisse). Il n’était pas question que Théophano puisse se plonger dans l’apprentissage du "vieux haut allemand", parlé encore en parallèle à la cour, du moins quand l’empereur n’était pas en Italie où le latin était obligatoire. (Tillette 1990, p. 94 et suiv.; Bouhlol 2008, p. 55 et suiv. )

On l’a dit, elle avait acqui une bonne élocution et sa présence dans les actes des interventions montre qu’elle avait dû apprendre rapidement, et peut-être même dans les langues qu'elle allait rencoontrer, …. aidée par ses secrétaires !

Les manuscrits bilingues, gréco-latin, des textes anciens, des psautiers, en particulier le psautier gréco-latin de Trèves, (Stadtbibliothek MS 7/9 8°), etc., qui nous sont parvenus montrent qu’ils servirent à Théophano Skleraina à apprendre au moins le latin, dans le peu de temps dont elle disposait ». (McKitterick 1995, p. 181 et suiv.)

 

ATMOSPHÈRE A LA COUR

En fait, ces alliances entre Byzantines et Latins ou réciproquement ne plurent pas toujours, Constantin VII, dans son De Administrando imperio, s’opposait à ces mariages avec des Francs ou d’autres nationalités. (trad. angl., 1967, chap. 13, p. 71).

Il semblait que les princesses ainsi établies en des royaumes lointains furent des victimes livrées, nous dit Charles Diehl, à "la bête d'Occident", citant Théodore Prodrome (XIIe siècle), (Diehl 1908, p. 166-170). Et les parents de ces infortunées, désolés de ces mariages, pleuraient leurs filles vivantes comme si elles étaient mortes.

Est-ce pour cette raison que, comme plus tard en 988, pour le mariage de la princesse Anna, une cousine cadette, avec Vladimir Ier, prince de Kiev, les contemporains passeront ces unions sous silence ?

 

Voyons ce qui se passait pendant ce temps dans le Saint Empire, qui attendait sa toute jeune impératrice.

Mosaïque de Pelageya Angelopoulou (Athènes).

A l'occasion du millénaire à Cologne

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Extrait Ivoire Musée National du Moyen-Âge Paris, Thermes de Cluny

 





 

    


Théophano Skleraina à la cathédrale Sainte-Croix de Nordhausen; Statue XIIe siècle. Photo Raymond Faure

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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