ANNÉE 986

 

Après une année chargée, la Cour devait se sentir bien à Ingelheim ou à Cologne,  nous n’irons pas jusqu’à dire  

au chaud, on ne voit pas de nouvelles activités avant le mois de mars à Grone. Et puis les choses vont s’accélérer,

la mort de Lothaire II, les turbulences que cela entraine chez les "Franci", la première opération militaire avec l'impératrice et son fils, vont animer l'année.

 

MARS

En effet, Lothaire s'apprête à attaquer les deux bastions de la puissance ottonienne en Lothier (Basse-Lotharingie), Liège et Cambrai. Cette fois l'évêque de Cambrai n'est pas à la hauteur ; il accourt s'humilier devant le roi de France, qui lui réclame d'obtenir la soumission de l'évêque de Liège. De la part de l’évêque, c’était l’erreur fatale à ne pas commettre, car le roi de France ne fut bientôt plus un danger pour personne.  En effet, on apprit que le 2 mars il était mort (à l'âge de 44 ans) en laissant deux fils : Louis, dit (à tort) le Fainéant, qui lui succède, sous le nom de Louis V, a dix-huit ans, et le bâtard Arnoul, qu'il avait voué à l'église.

Les seigneurs français, dont Hugues Capet, prêtèrent immédiatement serment au jeune roi Louis V. Le duc Charles de Lorraine, s'installa alors en maître à la Cour de son neveu en prenant le pouvoir à la reine mère. La petite Cour carolingienne devint dès ce jour un foyer de discordes et de violences. Hugues Capet regardait et laissait le turbulent Charles travailler pour lui, en attisant patiemment le feu. A l’extérieur, la paix se conclut toutefois entre Otton III et Louis V, ce dernier rendant Verdun aux Ottoniens, supprimant ainsi la source de conflit lotharingienne.

(Bautier  1911, p. 52 et suiv.)

 

17 MARS

- Grone (Göttingen), les avait déjà vus plusieurs fois. En effet, en Thuringe, entre Hesse et Saxe, la ville est un point de passage pratique pour une cour en déplacement permanent, avec son château accueillant. Non loin, Théophano fera un crochet à Duderstadt pour visiter l’église romane de Saint-Cyriaque, qui a moins de cent ans et est en perpétuels travaux pour agrandissement. La ville est sur les mêmes axes nord-sud et est-ouest que Grone.      (Bernhardt  2002, p. 144, 240)

 

4 AVRIL

- Quedlinburg les reçut à Pâques, pour la fête du couronnement d’Otton III, qui n’a pas encore six ans, en présence bien entendu de Théophano et la Cour. (Hofämterwaltung wie 936 - tribunal administrant la Cour comme en 936)  (RIi II, 3 n°980 ; Ollivier p. 105)

Un banquet suivit, auquel participent le duc Henri de Bavière comme intendant de la rencontre, Konrad de Souabe comme chambellan, Henry (Hezilo) de Carinthie en tant que majordome et Bernard de Saxe en tant que maréchal des services. Outre les princes allemands, les ducs Boleslav de Bohême et Mieszko de Pologne,  qui apparaissent avec leur suite avec obligation de rendre hommage au jeune roi. Boleslav réintègre ainsi à nouveau le Saint Empire et repartira chargé de cadeaux !  Mais surtout, c'est l'adoption du principe d’une expédition contre les Slaves.   (Thietmar  2001, liv IV, ch. 9, p. 140 ; Hoenssch 1995, p. 43, 44)

 

L’impératrice Adélaïde, inquiète pour sa fille Emma qui, elle l’a apprit par une lettre de Gerbert, était enfermée à Laon, a quitté Pavie et s’est approchée de la Lorraine, en s’installant quelques temps à Payerne (Peterlingen - Paterniacum) en Suisse. Elle pouvait ainsi mieux suivre l’évolution de la situation de sa fille, toujours sous la menace d’accusation d’une liaison avec Ascelin (Adalbéron II, évêque de Verdun).  (RIi II, 3 n° 980a)

En son temps, il n’avait pas échappé à Otton Ier que la ville se trouvait sur l’axe du col du Grand Saint-Bernard vers la Bourgogne, et il l’avait plusieurs fois favorisée pour l’attribution des possessions de ‘villae’ environnantes.

A Payerne même, l’abbaye, prieuré à l’origine vers 950, avait été  affiliée, en 965, à Cluny, grâce à  l’intervention d’Adélaïde, qui y fit enterrer sa mère.  Les deux abbés de Cluny, Mayeul et Odilon, y résidèrent plusieurs fois.

 

7 MAI     

- Merseburg, l'une des villes les plus anciennes dans le centre de l'Allemagne, avait au Xe siècle un palais capable d’abriter une cour en déplacement. Elle devait beaucoup aux Ottoniens, la première mention au IXe siècle cite la "civitas Mersiburc", indique une colonie fortifiée, puis en 968 le diocèse de Merseburg est créé  par l’empereur Otton Ier, avec le renforcement des fortifications. Comme pour Allstedt, on la voit dans le répertoire de la dîme* d'Hersfeld de la fin du IXe siècle.

Dans le cas présent, elle va surtout servir de point de rassemblement pour l’armée, qui se prépare à envahir et reconquérir les territoires occupés par les Slaves.

L’impératrice Théophano profita de cette  pause pour voir où en étaient les discussions concernant les frontières et la défense des États du Nord allemand. En effet, après la défaite de Crotone et la mort d’Otton II, les pillages des Vikings avaient repris de plus belle, suivis de destructions, de la mort et des déportations de populations destinées à la vente comme esclaves. Il fallut bientôt ajouter à cela la révolte des tribus slaves contre le Saint Empire ; les colons des villages sur les rivières Aller comme Verden, de la Weser et de l'Elbe vivaient depuis dans la peur. Économiquement, la zone nord de l'Allemagne était  isolée, menacée sur toutes ses routes commerciales. Face à cette situation, malgré les différents de frontières, l'impératrice Théophano avait réuni en 984, après la mort d’Otton II, les protagonistes à Corvey, pour discuter d'un concept de défense commune. Elle avait, depuis, beaucoup de mal à faire avancer le projet. (Même sous sa pression la réalisation du projet dura dix ans et elle ne put en voir les fruits ; au final, Otton III le confirma mais le projet n’aboutira qu’en 993.

 

MAI

Les choses ne se passaient pas bien côté Francie, il y avait la plus grande confusion, entre le parti "français" et le parti "impérial". Emma, libérée, avait été obligée de chercher refuge auprès d’Ascelin (Adalbert II) à Reims. Elle venait d’envoyer une lettre par l’entremise de Gerbert, par laquelle elle demandait du secours et en particulier l’aide de Théophano. (Gerbert Barthélemy n° 75 ; Lot  1975, p. 186 et suiv.) Gerbert écrivait directement à Théophano : si jusqu’à ce jour, je vous ai honorée comme ma souveraine, à cause des mérites de votre excellent époux, …vos propres bienfaits et ceux de votre fils, perpétuent mon dévouement et augmentent mon attachement à vous et aux vôtres… (Lot 1903, p. 190 ; Gerbert, Havet lettre 85, juil. août 986)

 

JUIN – JUILLET- AOÛT

Mais d’autres théâtres d’opérations vont occuper Théophano, en particulier avec son fils, qui prendra part à sa première expédition militaire. En effet, Mieszko Ier, roi de Pologne, qui avait rendu hommage de vassalité à son nouveau suzerain Otton III, s’offrit pour l’aider à reconquérir la Marche de Misnie, c’est-à-dire les territoires de la rive droite de l’Elbe, abandonnés en 983. Il s’agit d’une rivière importante avec trois grandes villes sur son tracé, Hambourg, Magdebourg, Dresde. Si des premiers succès eurent lieu, à la fin de l’opération il sembla nécessaire  de prévoir une nouvelle expédition pour l’année prochaine.

(RIi, II, 3, n° 983e ; Thietmar 2001, liv. IV, ch. 9, p. 156 : Althoff 2003,  p. 47)

Ce fut pour Otton, à six ans, le "baptême de de la guerre" ! Une anormale précipitation des âges successifs de l’homme, comme le rapporte Edmond-René Labande d’après J. Ancelet-Hustache (Sainte Elisabeth de Hongrie, Paris 1947, p. 117 ; Labande 1963, p. 301)

Au final, d'actives négociations de paix eurent lieu entre les deux gouvernements, avec Adalberon archevêque de Reims, son secrétaire Gerbert, Notger évêque de Liège et plusieurs autres. Sigefroid de Luxembourg recouvra la liberté ; Godefroid, le comte de Verdun, l'aurait obtenue aussi, s'il avait voulu renoncer au comté de Verdun et faire hommage au roi de France pour ses autres possessions. (Gerbert, let. n° 60)

 

SEPTEMBRE

En début de mois Théophano apprit, que Basile II avait essayé de reprendre Larissa (Macédoine) aux Bulgares du tsar Samuel, mais il avait dû y renoncer devant sa résistance acharnée. Pire, l’armée impériale avait été battue sur le chemin de son retour, le 17 août, à la bataille des Portes de Trajan (Trayanovi Vrata, près de Sofia). Samuel (dit l'Arménien) était en fait d’origine arménienne, de familles  également déplacées en Macédoine.

 

25 OCTOBRE

- Grone reçu une nouvelle fois la Cour, à laquelle vint se joindre l’impératrice Adélaïde, heureuse de retrouver son petits-fils de retour saint et sauf de cette équipée. Elle vient surtout chercher de l’aide pour sa fille Emma. Il va s’en suivre une période d’intense activité diplomatique et peut-être militaire car certains ducs et évêques de Germanie veulent en découdre une fois pour toutes avec le parti de Charles de Basse-Lorraine, qui commence à avoir l’oreille du jeune roi Louis V.

Pendant ce séjour familial, de nouvelles sollicitations amènent Otto à confirmer des privilèges, comme ceux du monastère Payerne, en ce moment sous la direction de l'abbé Mayeul, à la demande de sa grand-mère Adélaïde et sa mère Théophano.

(RIi II, 3, n° 983n, 984)

Décision est prise de passer les fêtes de fin d’année à Cologne, en passant par Duisburg et Dortmund où quelques arbitrages délicats à régler les attendent.

En cours de route, ils apprennent que Harald Ier du Danemark, en conflit avec son fils, païen, a été blessé au cours d’un combat avec celui-ci, qu’il s’était réfugié ensuite chez les Wendes, à Jomsborg, "Jumme en slave". Malheureusement un autre message arriva peu après signalant sa mort. C’était un voisin, chrétien, avec lequel le Saint Empire avait jusqu'à maintenant de bonnes relations.  (RIi II, 3, n° 984a)

 

FIN NOVEMBRE

- Duisburg, sur les bords du Rhin, accueillit donc la Cour pour quelques jours. Notger de Liège, décidément très présent, les y rejoignit d’ailleurs bientôt, cette fois pour intervenir au profit de l’abbé de Saint-Remi de Reims. Mais Théophano comprend que la situation politique à la frontière occidentale du Saint Empire nécessite des consultations avec la Lorraine et fait l’objet d’une rencontre des différents acteurs. On trouve ainsi, encore une fois, Notger de Liège, Folkmar (Poppo) d'Utrecht, Rothard de Cambrai et le duc Henri de Bavière, et probablement l'impératrice Adélaïde encore présente à la cour du roi. Depuis la France, une délégation de moines de Saint- Remi à Reims, à la tête de laquelle était un certain Adelardus de la cour allemande, vint également y participer, en particulier pour obtenir une confirmation des précédents privilèges accordés. (RIi II,3 n ° 985)

Des messages de paix de l'archevêque Adalbéron de Reims, et probablement du roi Louis V, sont reçus par l’impératrice Théophano, qui en accepte les termes et confirme son désir de négocier avec le roi, à propos de l'établissement de la paix entre la Germanie et la Francie.

(RIi II, 3 n° 984b)

Début décembre, la Cour prit ensuite le chemin de Cologne(RIi II, 3 n° 986)

 

15 DÉCEMBRE

- Cologne accueillit donc la Cour à partir du 15 du mois, pour y passer les fêtes de fin d’année, avec le nouvel archevêque Everger. Le prétoire que certains disent dater des Romains, accueillit la Cour dans des conditions plus qu’acceptables.

Les nouvelles qui arrivent encore de la Francie décrivent une situation toujours chaotique.

Menacé, Adalberon II de Laon prévoit de se réfugier à Dourdan (Essonne), auprès d'Hugues Capet.  Ce dernier, dont c’était la ville natale, la conservait, car elle possédait un château en bois propriété de son père Hugues le Grand.

Une autre délégation, venue cette fois d'Italie, vient attirer l'attention de l’impératrice sur la situation confuse, en particulier à Rome, et demande ni plus ni moins sa présence pour rétablir l'ordre. Chose qu'elle leur promettra pour l'année prochaine, si la situation le permet.

Louis V. Bibliothèque numérique Toulouse. XIVe s. anonyme. MS 0450 f.189v. W Cliché Acomma.

 

Duderstadt, église Saint-Cyriaque (actuelle)

W. Cliché Christoph Wilhems

 

Payerne. (Peterlingen) Abbaye à partir 960. Site

 

 

Mersebourg, plan vers l’an mille.

 

 

Reims. Eglise Saint-Remi IXe siècle gravure XVIIe siècle.In  Tarbé 1844, p. 433 et suiv.

 

Bulgarie Le Tsar Samuel Buste de 1014.

 BasiliqueSainnt Achille (Prest-Grèce)

 W. Cliché Shakko

 

Parcours de l’Elbe. W. création CC BY-SA 3.0.

 

Evangéliaire de Notger, ivoire du Xe siècle, avec Notger, émaux ajoutés au XIIe siècle. Musée Grand Curtius Liège. Site

Cologne, l’ancien prétoire.  W. Reconstitution, Nicolas von Kospoth (Triggerhappy)

 


 

On le voit, Théophano a acquit une stature impériale, qui la fait demander partout pour la résolution des conflits.

Elle va mettre un point d'honneur à répondre à ces sollicitations,  quitte à y laisser, petit à petit, sa santé.

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