ANNÉE  988

 

C’est donc dans des conditions climatiques dramatiques dans presque toute l’Europe que va commencer l’année.

Les récoltes de printemps sont catastrophiques, ensuite la sécheresse et la chaleur brûleront celles de l'été

dans les champs. On peut comprendre que l’atmosphère n’était pas aux longs voyages.

Malgré cela, la notoriété de la jeune impératrice est désormais témoignée par l’appel fait à ses arbitrages

ou à son aide, lancés par les différents acteurs de la politique européenne. Ils confirment son autorité

dans le concert européen, aucun nouvel événement ne pourra se conclure sans l’assentiment de Théophano

et du Saint Empire, à qui elle avait su redonner son aura.

 


Toutefois, d’autres inquiétudes assombrirent bientôt l'horizon, Théophano était souffrante. Quand, en octobre, une diète, consacrée aux affaires d'Italie, se tint à Constance, ce fut parce que l'impératrice ne pensait pas pouvoir regagner ce pays, elle s'en trouva empêchée par une maladie, sans doute assez grave.  A la fin de l'année, le roi de France, Hugues Capet, la félicitera d'avoir recouvré la santé, mais l'anxiété demeure. Dès ce moment, Otton III a pu tout redouter pour elle et, instinctivement, il ira chercher appui auprès de sa tante Matilda, l'abbesse de Quedlinburg(Lalande 1963, p, 302)

 

MARS

- Wildeshausen est la première ville où l’on retrouve la trace du passage de Théophano en ce début d’année. C’est une petite ville de la Basse-Saxe, près de la rivière Hunte, elle-même affluent de la Weser. Elle est proche de la ville d’Oldenbourg et son monastère est suffisamment grand pour qu’elle ait pu y passer une partie de l’hiver avec son fils. Ils y resteront jusqu’à la fin mars.

Ce sera l’occasion d’établir quelques diplômes, voir les comptes de l’empire, régler des litiges, etc. Surtout inspecter ces territoires du nord au contact des Danois, que l’on a vu se rebeller à la mort d’Otton II et retourner au paganisme.   (RIi II, 3, n° 998f, 999)

A la fin du mois, Notger de Liège intègre la Cour pour accompagner l'impératrice en Italie l’année prochaine. Elle allait y affermir l'autorité de son fils. L'évêque de Liège emmenait avec lui un moine savant et vertueux, Hériger, écolâtre de Lobbes, qui lui fut d'un grand secours pour expédier toutes les affaires, tant politiques que religieuses et littéraires.  

 

8 AVRIL

- Ingelheim  accueillit ensuite la Cour pour les fêtes de Pâques, sur les bords de la  rivière Saltza. On y vit également  Charles de Lorraine, venu plaider pour ses intérêts tout en poursuivant ses préparatifs pour la conquête de Laon, un des archevêchés le plus important de l’époque !

Laon, en dehors de sa position stratégique, était un centre d’érudition réputé. Curieusement, depuis le siècle précédent, elle était la destination d’une importante émigration irlandaise. en particulier la famille Scot, dont certains membres se distinguaient. Pour ce qui nous intéresse, Théophano a-t-elle eu en main un exemplaire du glossaire gréco-latin établi par Martin Scot (819-875), traducteur et maître de l’école de Laon ? Ce document était considéré comme l’un des meilleurs témoins de la culture grecque à l’époque de la Renaissance carolingienne. (George Briche, site : http://menarpalud.chez.com/bienvenue.htm )

Entre temps, arriveront Adalbert de Reims et son écolâtre Gerbert, retardés un temps par les pluies diluviennes qui ne cessent de tomber.  (RIi II, 3, n° l00ld)

Ces derniers se retrouvaient en porte-à-faux, car bien qu’officiellement alliés du roi de Francie, ils servaient en premier lieu les intérêts des Ottoniens. Le duc Charles de son côté sait qu'il ne peut s'emparer du pouvoir sans l'aval de Reims. La teneur des échanges qui eurent lieu n'est pas connue, mais l'une des hypothèses est que l'impératrice et ses conseillers avaient donné carte blanche à Charles, et demandé aux deux prélats de le soutenir. Ancien partisan de la mutatio regni, Gerbert lui-même n'était pas indifférent aux appels de Charles. Cette volte-face est-elle due à l'association de Robert le Pieux à son père, pouvant mettre  à néant le projet ottonien ? Gerbert dira par la suite : "Le frère du divin Lothaire (Charles), héritier du trône, en a été chassé ; ses rivaux [Hugues Capet et Robert le Pieux] ont été faits rois, comme c'est l'opinion de beaucoup. De quel droit l'héritier légitime a-t-il été exhérédé ? ".

 

MAI

La paix fut enfin conclue à Ingelheim, au courant du mois de mai. Les conditions furent : Godefroid de Verdun sera remis en liberté, mais il cédera un certain nombre de villages à l'église de Verdun ; des forts pourront y être élevés ; la ville de Verdun sera rendue à l'empire; Godefroid cédera son comté de Verdun à l'un de ses fils ; il contraindra son fils Adalberon à résigner son siège épiscopal de Verdun.

Après la mise en liberté de Godefroid, Adalberon archevêque de Reims, son frère, écrivit en sa faveur à l'impératrice Théophano, le 17 mai ; il la pria d'exaucer les prières de son frère et de ne pas approuver les injustes conditions exigées pour sa mise en liberté. Il la met même en garde contre les Caroligiens "décidés à s'emparer de votre personne, si vous êtes faiblement accompagnée". (Ep. 26, Patrol., t. CXXXVII, p. 513)

 

JUIN

Sur ses gardes, Théophano avait effectivement été informée par ses envoyés (ses espions) des préparatifs guerriers de Charles, qui n’avait pas abdiqué ses prétentions. Il avait rassemblé ses parents, ses amis et ses vassaux dans l’intention de prendre Laon, l’urbs regia, qu’il avait réussit le 5 juin grâce à des complicités dans la ville. L’impératrice devait bientôt apprendre qu’il avait capturé par la même occasion Adalbéron de Laon et Emma, la fille d’Adélaïde. (RIi II, 3 n° 1003c ; Martinet 1987, p. 69)

Cette période confuse qui va suivre en Francie est surtout documentée par les lettres de Gerbert et l’Histoire de Richer de Reims, qu’il faut dépouiller de leur subjectivité. Les trahisons ne manquent pas, à commencer par Adalberon l’évêque de Reims et Adalberon de Laon, puis Arnoul tout nouvel évêque de Reims, jusqu'à Gerbert qui, dans un moment de mauvaise appréciation de la situation, avait prit le parti de Charles de Lorraine,

comme le confirme sa missive à son intention : "Si mon service peut être profitable à Votre Excellence, je m'en réjouirais. Et si je ne suis pas venu à vous selon vos ordres, c'est à cause du climat de terreur entretenu par vos soldats et répandu dans toute la contrée".              (Gerbert d'Aurillac à Charles de Lorraine, Correspondance, juin 988)

Peu de temps après, Gerbert était tombé malade d’une fièvre "dangereuse"  à cause du mauvais temps, et dut s’absenter. En effet, après un printemps pluvieux, l’été était très chaud, au point que les récoltes brûlaient dans les champs. (Ecclesiae metropolitanae Coloniensis 1874, p. 130 ; Lot 1891, p. 230 et suiv. ; Martinet 1988, p. 1-12 ; Bur 1992, p. 55-64)

En regardant la carte ci-contre, on comprendra que cela pouvait inquiéter Théophano et qu’il était également difficile à Hugues Capet d’accepter cette situation. Aussi, fin juin, il prit la tête d’une armée pour aller mettre le siège devant Laon.  Il avait rassemblé 6.000 hommes, mais dont le moral était bien dès le départ bien bas, affaiblis par les intempéries et par l'apparition de maladies. Ce fut sans succès : pire, les assiégés avaient pu faire une sortie et réussir à détruire le camp du roi. (RIi II.3, n° 1003d)  

"Théophano est sollicitée d'urgence pour régler le confllt". (Ollivier 1969, p.118)

 

JUILLET – AOUT

Mais l’impératrice avait besoin de se reposer, tout en suivant l’évolution du conflit de ses voisins.

-  Meersburg, un peu à l’écart, fut choisie pour passer l’été dans cette région agréable au bord du lac de Constance. L’hébergement était succinct, datant des Romains pour certains bâtiments, puis des Mérovingiens, mais l’impératrice connaissait la région pour y être passée en arrivant d’Italie.

La question de la Lotharingie s’imposait toujours. Hugues Capet, constatant qu’en plus des succès militaires de Charles de Lorraine il perdait également la bataille diplomatique, avait accepté de lever le siège de Laon et lancé une invitation à Théophano, pour une prochaine rencontre. Il proposa même une date, le 22 août à Stenay, sur les bords de la Meuse, mais Théophano, sans doute encore faible, étant ici à Meersburg pour se reposer, ne put y répondre favorablement.

(Barthélemy, Gerbert 1868, let. n° 120 ; Sassier 1987, p. 219)

Pendant qu’elle prolonge son séjour, Mieszko Ier, qui a construit une alliance contre les Danois en mariant sa fille Świętosława à Éric VI de Suède, offre ses services à Otton III pour l’aider à mener une expédition, entre autres, contre les Slaves. Avec l’aide de Mieszko, le Margraviat de Brandebourg est reprit par le jeune empereur, tandis que Mieszko lui-même s’empare de Wolin et de Szczecin. Rendez-vous est pris pour une nouvelle campagne l’année suivante.  (Nouvel Abrégé 1776, vol. t. 2  p. 147 et suiv.)

Pendant ce temps, Théophano toujours attachée à son intention d'aller en Italie, soigne les abbayes qui vont la recevoir à son passage, telles que celle de Coire ou San Zeno à Vérone.

 

SEPTEMBRE – OCTOBRE

Il fallait d’ailleurs bien se rendre à l’évidence, la situation en Italie se dégradait et aurait nécessité l’organisation par l’impératrice d’une assemblée des responsables religieux et laïques, sur place, en sa présence, mais celle-ci, compte-tenu de son état de santé. dut être organisée à Constance. Ce furent les chanceliers et les délégués italiens eux-mêmes qui se déplacèrent.

Ils y furent sans doute très bien reçus par l’évêque Gebhard (qui deviendra saint Gebhard de Constance) (979-995) dans l‘abbaye bénédictine de Petershausen dont il venait de terminer la construction en 983. Il leur était redevable, car l'impératrice y avait  participé financièrement avec Otton II. Plus tard, Otton III lui remettra d’ailleurs une relique de saint Philippe que sa mère avait rapporté de Constantinople. 

(RIi II,3 n° 1005 et 1005a ; Lalande 1963, p.6 et suiv.)

Elle en profita d’ailleurs pour voir la cathédrale, dont l’origine remonterait au VIIe siècle, et les projets de la petite chapelle du Saint-Sépulcre ou rotonde de Saint-Maurice, destinée à recevoir des reliques. Elle avait été bâtie sur les plans de l’église du Saint-Sépulcre de Jérusalem, vers 940, par l’évêque Conrad après son deuxième pèlerinage en Palestine. Il voulait permettre aux pèlerins qui ne pouvaient s'y rendre de s'en approcher au maximum. 

Bien connu des Ottoniens, il ait été présent lors du couronnement d'Otton Ier à Rome.

(Butler éd. 1788, p. 436)

 

20-22 OCTOBRE

- Constance avait été choisie pour ses commodités de préférence à Meersburg, qui ne disposait que d’un simple château sur la butte dominant la ville. De plus, comme on peut le voir sur la carte ci-contre, il suffisait de traverser le lac pour se rendre à Constance et Théophano put donc participer à cette diète sans grande fatigue.

Il y avait là l’archevêque Rozo d'Asti. à qui Otton III accorda de nouveaux privilèges (RIi II, 3, n° d1006) et en tant que participants du Saint Empire, l’archevêque Everger de Cologne, l’évêque de Coire, Erkenbald évêque de Strasbourg, et la présence de nombreux princes.

Elle fit prendre des décisions, comme la nomination pour l’Italie d’un archichancelier, Pierre III, l’évêque de Côme (983-1005), et du chancelier, Aldabertus, l’évêque de Brescia (988-990), deux diocèses de Lombardie.

(Die Kaiserurkunden 1883, p.75 et suiv.)

On y apprit également, par les agents impériaux, que Hugues Capet avait fait une nouvelle tentative pour reprendre Laon, mais devant l'arrivée précoce du froid, il avait une nouvelle fois été obligé de renoncer. Charles de Lorraine y détenait toujours l’évêque Adalbéron de Laon et Emma, la fille d’Adélaïde.  (RIi II, 3, n° 1006a)

 

NOVEMBRE

- La diète terminée à Constance. les affaires courantes réglées, en particulier des confirmations de privilège à l’évêque de Coire et au comte Aimo, la Cour pouvait quitter Meersbourg pour Cologne.

Auparavant, des instructions furent données par Théophano à Jean  Philagathos, l’archevêque de Plaisance, pour une meilleure organisation fiscale de l’Italie du Nord.

C'était un déplacement rendu certainement difficile pour une convalescente. en cette saison hivernale, avec un voyage de 800 km, Une partie fut probablement possible par voie fluviale, sur le Rhin, sans doute encore navigable.   (RIi II, 3, n° 1007, 1008b)

 

DÉCEMBRE

- Cologne. L’archevêque Everger les reçut donc à nouveau début décembre et la Cour s’y installa pour passer les fêtes de Noël, Théophano eut ainsi le temps de se remettre, On l’a vu, à la fin de l'année le roi de France l’avait félicitée d'avoir recouvré la santé, mais l'inquiétude demeurait.

A cette occasion, le roi proposa de venir, entre le 1er janvier et le 13 février, pour une rencontre avec l'impératrice Théophano, en un lieu situé sur les frontières entre la France, la Lorraine ou la Bourgogne, et lui demanda de déterminer elle-même la date et le lieu.

L’archevêque Everger (985-999), successeur de Warin (976-985), de triste mémoire, fit visiter à l'impératrice l’ancienne cathédrale, ci-contre, mais sa préférée restait l’église Saint-Pantaléon, à qui elle faisait des donations à chacun de ses passages.

Une rencontre préparatoire eut lieu entre des envoyés des deux camps à Reims le 28 décembre, Théophano invitée ne put y assister. Entretemps Charles de Lorraine, toujours maitre de Laon, pressentant la manœuvre d’Hugues Capet auprès de Théophano, libéra ce même jour Emma, la tante d’Otton III. En effet, il semblerat que la jeune impératrice, devant l’hostilité d’une partie des seigneurs ou des ecclésiastiques des provinces de Francie, qui considéraient encore Hugues Capet comme un usurpateur, hésitait à prendre parti. Voulait-elle peut-être laisser se développer un conflit entre Carolingiens et Capétiens, affaiblir ainsi la nouvelle dynastie, ouvrant la porte au retour d’un grand regnum occidentale qui regrouperait les deux États ?  (Sassier 1987, p. 221)

Adalbéron de Laon était présent, qui veillait à ses intérêts et Henri II de Bavière se proposait, lui, de servir d‘intermédiaire pour d'éventuelles négociations à venir.

(RIi II, 3 n° 1008c, 1008d, 1008e, 1009a ; Labande 1963 p. 6)

 

La conversion de Vladimir Ier de Kiev

Mais l’avenir se jouait également à l’Est. Quoique la région fût plus éloignée, Théophano était attentive à tout ce qui pouvait se passer entre Byzance (Basile II) et le duc Vladimir Ier de Kiev (1015). En effet, on peut voir sur la carte ci-contre le point central qu’occupe Kiev, à la croisée des chemins du commerce est-ouest, mais surtout nord-sud, vers la Crimée et Constantinople, pour les marchandises et, malheureusement, également pour celui florissant des esclaves. (Skirda 2000, p. 114 et suiv.)

Alexanderkirche in Wildeshausen (Vorderansicht)

W. Cliché WilfriedC.

 

Glossaire gréco-latin de Martin Scot.  IXe siècle.  MS 444, Bibliothèque des manuscrits de  Laon

Site

 http://www.purl.org/yoolib/bmlaon/29

Charles II de Lorraine ou de Basse-Lotharingie.

Gravure du XIXe siècle

 

     Laon au XVIIe siècle.  Abbaye de Saint Vincent        (VIe s.)  au premier plan. E. Fleury, 1863,   W. Cliché G. Garitan.

 

 

 

Extrait de la carte du royaume de Francie des derniers Carolingiens. Theis, Paris, 1990, p. 168. Image : Bourrichon France Xe siècle.jpg

 

 

 

Carte du lac de Constance (Bodensee), Meersburg et Constance en face.

 

 

Cathédrale romane de Constance, reconstitution in Georg Dehio/Gustav von Bezold: Kirchliche Baukunst des Abendlandes. Stuttgart: Verlag der Cotta'schen Buchhandlung 1887-1901, Plate No. 56.   site :

 

 

Constance. Église Saint-Conrad.  Patron de la ville.

 

Côme. Eglise San Fedele actuelle

remplaçant celle du VIIe siècle.

W. Cliché Stefan Vladuck

  

Cologne, ancienne cathédrale. Reconstitution d’après l’Hillinus codex. Photo : Dombauarchiv. Site ;

 

Carte du duché de Kiev au Xe siècle.

 Atlas Hachette, 1989, p. 97.

Conversion de Vladimir. Skylitsès. XIe siècle

feuillet 216 éd. Venise 1570. Site


Si la situation générale s’est relativement stabilisée, peut-être entre autres à cause des intempéries, l’impératrice, bien que souffrante, n’a pas non plus ménagé sa peine. Près de deux mille km ont été parcourus cette année, aggravant les fatigues des années précédentes.

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