ANNÉE 990      

L'année où tout s'accélère. Théophano pense avoir repris le pouvoir en main en Italie, à Rome en particulier, et, une fois remise, rentre en Germanie dont elle va entreprendre la tournée.

On ne peut mieux résumer son activité que par les villes et distances parcourues: de Rome à Pavie, Ravenne, Reichenau, Mayence, Francfort, Magdebourg, Gandersheim,.. c’est-à-dire au bas mot encore environ  4 000 km!

 

L'HIVER À ROME

JANVIER – FÉVRIER

- Rome avait permis à Théophano de passer de bonnes fêtes. Dès le début de l’année, elle se comporta en Italie comme une vraie souveraine, en signant ses diplômes et autres documents avec le titre d'empereur, "Theophanius gratia divitia imperator augustus", les data d'après les années de son règne, envoya des missi en tournée d'inspection et siégea en justice. (Kurth 1905, t.1, p. 88)

Théophano y passa l’hiver, tant pour son repos que pour les affaires à traiter. Et "elle avait assez de troupes pour s'y faire respecter ".      (RIi II,3 n° 1017n ; Saint-Marc 1896, p. 888)

Sa présence sur le mont Aventin, un peu à l’écart de Rome, comme on peut le voir sur le dessin ci-contre, lui assurait un certain recul sur le quotidien des événements.

Otto III qui, après le départ de sa mère Théophano, était resté quelque temps avec sa tante Mathilde à Quedlinburg, apparut bientôt à Heiligenstadt, sous la garde de l'archichancelier Willigis. Conseillé par lui, il promulgue des diplômes : pour la consécration de Gerdag comme évêque d’Hildesheim, fonction qui sera accordée, à sa disparition en 992, au fameux Bernward d’Hildesheim, et des transferts de propriétés,   (Rii II, 3 n° 1017r, 1018, 1019)

Tandis qu’à Rome le pape Jean XV accordait des privilèges pour le monastère de Lobbe, Théophano Skleraina rencontra l’évêque Adalbert de Prague, qui partait faire le pèlerinage de Rome à Jérusalem. Elle le chargea de généreux dons afin de contribuer par ses prières au repos de l’âme d'Otto II. 

Dans le courant du mois de février, le départ est donné pour Ravenne, en espérant que les routes montagneuses à travers les Abruzzes soient praticables, mais est-ce que cela a déjà retenu l’impératrice ? Elle suivit la même route qu’elle avait empruntée avec Otton II après son mariage en 972 (voir année 972), pour son premier voyage, mais nous étions en mai, dix-huit ans déjà !

 

MARS

Le 13 du mois, Jean Philagathos (en latin Piligato ou Filagatto), archevêque de Plaisance (le futur antipape de 997 à 998), et l'évêque Hugo de Würzburg  (983–990) tiennent un plaid à Sabionaria, village proche de Ravenne dans le voisinage du palais bâti par Otton Ier, sur instructions de l'impératrice Théophano. Il n’est pas fait mention du consentement du pape.

Ce qui montre, nous dit Muratori, que les papes, incapables de défendre la ville ou de diriger leur possession, ne croient plus en être propriétaires et s’en remettent au Saint Empire tout en gardant le titre. Otton III n’ayant pas encore été couronné roi d’Italie, ni acquis le titre d'empereur, Théophano agit comme impératrice à Ravenne. (RIi, II, 3, n° 1019e ; Saint-Marc Abrégé 1763, p. 886 ; Annali d’Italia, 1845, t. 3, col. 1267 et suiv.),

Pendant ce temps, elle recevait toujours des nouvelles de l’évolution de la situation en "Francie". Arnoul de Reims continuait ses troubles tractations. Il venait de reconnaitre avoir prêté serment à Charles de Lorraine. Mi-mars elle eut vent des hésitations de Gerbert qui comprenait l’erreur de son engagement auprès de ce dernier. On le voit dans ses lettres adressées à différents personnages (Gerbert, Olliris let. 160,163, 170 ; Sassier 1987, p. 228 et suiv.)

 

AVRIL

- Ravenne fut atteinte, sans doute fin mars ou tout au début du mois d'avril, après un long voyage. Elle y rencontra Jean Philagathos et l'évêque Hugo de Würzburg qui lui  rendirent compte de la réunion au cours de laquelle ils avaient réglés le litige des frères de Traverseria. La tentation était grande d’y rester quelque temps, mais Théophano était attendue à Pavie, par sa belle-mère, pour les fêtes de Pâques.

L’étape en cette ville est intéressante car on la voit, pour la première fois l'impératrice, signer ses diplômes, non plus comme "co-imperatrix" mais avec le titre de "gratia divina imperator augusta". Certes, Otton ne pouvait encore se qualifier que du titre de "rex", et le fera jusqu'au couronnement de 996, mais, en prenant une titulature masculine, Théophano cherchait visiblement à rassurer les fidèles d'Italie, inquiets. (RIi II, 3 n° 1019k)

 

20 AVRIL

- Pavie, où elle rejoignit donc la "vieille impératrice", la retint quelques jours pour les fêtes de Pâques. Mais ce n’était pas pour y rester que Théophano était venue, elle était déjà réclamée en Germanie par ses conseillers et  elle reprit bientôt la route pour la traversée des Alpes.

 

RETOUR EN GERMANIE

Le départ donné, elle emprunta une parti du chemin déjà précédemment parcouru, par la cité de Chievenno, la vallée de la Bergleria, les cols de Bûndern, de Julier, avec leurs châteaux gardant les passages. Circuit particulièrement contrôlé avec attention par les Ottoniens. Chur, Sargans et Saint-Gall furent les dernières étapes avant Reichenau.

En cours de route, ses courriers lui apprirent le décès d’Adalbéron de Verdun le 18 de ce mois. Pendant ce temps, Otton III lui-même passait les fêtes de Pâques à Mayence avec Willigis. Ils en profitaient justement pour étudier le dossier de Reichenau, avec le duc Conrad de Souabe, et l'abbé Witigowo de Reichenau, pour confirmer les privilèges accordés par Otton Ier et son fils Otton II.   (RIi II, 3, n°1020)

 

MAI - JUIN

- Reichenau vit arriver la Cour au début du mois. L’installation avait été bien organisée par les officiers de cour avec l'aide de l’abbé Witigowo, et Théophano devait pouvoir se récupérer du long voyage en prenant une bonne période de repos.

Elle prit le temps de visiter l’église Saint-Georges d'Oberzell, dont la construction avait commencé au IXe siècle, sur une petite colline près de la pointe orientale de l'île sur le lac de Constance. Dés le début, elle avait été dédiée à la vénération de saint Georges, et ensuite de ses reliques, obtenues du pape Formose en 896, lui dit-on, par l’entremise de l'archevêque de Mayence et de Reichenau, l'abbé Hatto Ier (891-913). Elle y est d’autant plus sensible qu’il s’agit d’un saint originaire de Cappadoce. 

Elle put admirer ses magnifiques fresques, d’influence italo-byzantine, dont certaines remontent au siècle précédent, avec de nouveaux apports en cours, dus à l’action de l’abbé Witigowo. Elles sont considérées comme un magnifique exemple artistique de l'époque charnière entre les empires carolingien et ottonien. Devant l’affluence des pèlerins, des travaux étaient prévus pour agrandir l’église. (Sansterre 1995, p. 281-285)

Est-ce à cette occasion que l’abbé Witigowo, que l’on a vu confirmé par Otton III, lui présenta quelques miniatures de ce qui sera l’"Évangéliaire d’Otton III". Nous sommes en plein dans la période dite "dorée" du scriptorium et l’abbé en est un des artisans. On lui doit en effet plusieurs réalisations à Reichenau.

Après quelques jours de repos, la Cour reprend la route avec Hugo de Würzburg, Jan de Plaisance, Notker de Liège, le patriarche Jean de Aquilée, etc.. vers Francfort. Elle ramène de Rome des reliques des saints destinés à l'église de Saint-Pantaléon à Cologne.

 

JUIN        

Les retrouvailles entre mère et fils auront donc lieu à Mayence, sans doute chez le fidèle Willigis, et on peut imaginer l'atmosphère de bonheur et de joie. (RIi II, 3 n° I020i)

Dès la date du 7 juin, Otton III fait établir un diplôme de donation au monastère Sainte Marie à Gandersheim, au bénéfice de sa sœur Sophie.

(MGH DDO II et III, n° 427)                   

 

15 - 18 JUIN

- Francfort est une étape importante car l’impératrice y rencontra Egbert de Trèves, qui lui fit part de la demande de négociation faite par Hugues Capet lors d’une rencontre avec Henri II de Bavière. Tout en se méfiant de ce dernier, elle lui porte une attention favorable.  On lui confirme également le ralliement de Gerbert aux Capétiens. (Gerbert let. 171)

Mais déjà Willigis attire également son attention vers les territoires de l’Est. En effet, sans attendre l’aide espérée des Saxons, Mieszko Ier, le duc de Pologne, avait franchi l’Oder au printemps et attaqué les Sudètes, qui reçurent l’aide du duc Boleslav II de Bohême, le mettant en difficulté. Théophano n’était pas mécontente de voir se battre ses eux turbulents voisins, et s’était jusque là tenue à l’écart. Elle  décida finalement d’aider Mieszko et prépara son armée. (RIi II, 3 n° 1019d)

Avant de partir, ce sera l’occasion pour Otton III de fêter ses dix ans auprès de sa mère. Il en profite également pour accorder ou confirmer certains nouveaux privilèges.

Sans doute firent-ils une halte au château de Giebichenstein, près de Halle, l’une des premières forteresses édifiées par les Ottoniens le long de la vallée de la rivière Saale, qui est suffragant de Magdebourg. Ou celle de Wanzleben avec son donjon contrôlant la route de Magdebourg à Halberstadt.

 

DÉBUT JUILLET

- Magdeburg  les voit bientôt arriver, sans doute pour faire un point de la situation à l’est et pour passer en revue la troupe qui allait accompagner Mieszko Ier. Elle devait l’aider à arracher définitivement la Silésie et la région de Cracovie (Petite-Pologne) à l’influence du duc de Bohême.

Pour l’instant, les deux adversaires avaient choisi leurs alliés. Théophano par Mieszko Ier, tandis que  Boleslav II, dit le Débonnaire s'alliait à la tribu slave des Lutices. Le 13 juillet, l’impératrice donna le départ de l’expédition, en  confiant son commandement à l’archevêque Giselher de Magdebourg,  accompagné de nombreux chevaliers saxons et de leurs troupes : le margrave de Meissen Ekkehard et Hodo du Ostmark, le comte Sigfried de Walbeck, Sigfried de Northeim, Esico et Binizo de Merseburg, Bruno, le fils du Egberts borgne, etc…Mais un espion, ayant rendu compte à Boleslav des forces de Miezko et de ses alliés, lui fit valoir également qu’il était préférable de négocier.  (Thietmar, liv. IV chap. 11 et 12 ;  RIi II, 3 n° 1024a ; Althof 2003, p. 49)

 

4 AOÛT

- Gandersheim Leur séjour fut l’occasion de nouveaux privilèges accordés par Otto, à la demande de sa mère et de sa sœur la chanoinesse : à Gerberge, abbesse de Gandersheim, le droit d'établir un marché et d'en percevoir les revenus, ainsi que de battre monnaie, etc.. Il dotera ensuite sa sœur Sophie de nouvelles manses dans la région.

Cette fois, Théophano prendra le temps, avec plus de compréhension, de rencontrer Hrotsvita de Gandersheim, qui lui présenta toutes ses œuvres. Elle avait été effectivement encouragée par Gerberge à écrire la vie d’Otton Ier, des pièces en vers, etc.  (RIi II, 3, n° 1025, 1026)

 

10  AOÛT

- Kissenbrück an der Other (Kissanbruggi, Kissenbruga, Kissenbrück,), est un ancien village, au confluent des rivières de l’Isle et de l’Oker, dont on dit à Théophano qu’un titre de propriété du siècle précédent existe au couvent de Corvey. Le propriétaire de l’époque, le comte de Thuring, y déclarait faire don de sa propriété. (Wikipédia).

Le palais royal (Curtis Cissenbrugea), où Otton Ier avait séjourné, les hébergea.

Théophano apprit pendant son séjour que le roi Hugues Capet avait envoyé une délégation à Rome pour obtenir l’appui de Jean XV, mais malgré les cadeaux qui lui étaient destinés, les propos du message, sans doute maladroits, ne surent convaincre  le pape. D’autant que le parti carolingien avait fait de même un peu plus tard, sans avoir obtenu plus de résultat.            (Sassier 1987, p. 228)

 

AUTOMNE ET HIVER

C’est dans le courant de l’automne que Théophano apprit avec surprise la décision prise par Mieszko de placer la Pologne sous la protection de Rome. Apparemment cette position avait deux objectifs : protéger la Pologne des visées de son voisin de Kiev et de  l’Église d’Orient, et sans doute également la soustraire un peu de la pression germanique. On comprendra que cette décision ne fut pas du goût de Théophano !  

La saison se passa dans différentes cités le long de la vallée du Rhin, jusqu’à ce jour du  21 octobre où, au grand effroi des populations, se produisit une éclipse de soleil annonciatrice de drames. On parle de maladies suivies d’une période de grande mortalité  (Thietmar Liv. IV, chap. 15 ; RIi II, 3, n° 1026i)

 

DÉCEMBRE

L’atmosphère, qui devait être festive, s’assombrit par la liste des décès qui s’allongeait, avec celle de l’abbé Folcuin de Lobbes, remplacé par Hériger sur les conseils de Notger de Liège et à la demande des moines ; puis celle de l’évêque Folkmar (Poppo) d’Utrecht, celui qui avait libéré Henri le  Querelleur à la disparition d’Otton II.

Le moine Ekkehards II de Saint-Gallen poète et miniaturiste, courant décembre ; l’abbé Ulrich (de famille carolingienne), décédera en janvier 991.

L’année put ensuite se terminer dans le calme, l’occasion de régler quelques litiges territoriaux.  (RIi II, 3 n° 1026f, 1026g, 1027)

 

 

 

Note de l’auteur : Concernant les événements intervenus en « Francie » entre Carolingiens et Capétiens, il faut savoir que leur chronologie est encore sujette à discussion. Elle est basée sur les différentes relations, comme la "Correspondance" de Gerbert ou l’"Histoire France" de Richer, des textes contemporains, sur lesquels il n’y a pas d’accord précis quant aux dates.

L’auteur, pour ne pas égarer l’internaute, a choisi empiriquement les dates citées, basées quand même sur la plus récente version  qui semble être acceptée : Sassier, Hugues Capet, 1987.

Collines de Rome dont le mont Aventin

 

 

Saint. Adalbert de Prague. Détail d’un tryptique de Očko de Vlasim, vers 1370. Galerie nationale de Prague. W.

 

Calice de saint Adalbert. Xe siècle. Musée de l’archidiocèse à Gniezno (Pologne). W. Cliché

Albertus

Vallée de la Bergleria, fortifications du fort de Castelmer. W.  Cliché Adrian Michael

 

 

 

Évangéliaire d'Otton III, v. 1000, Reichenau. Bayerische Staatsbibliothek, Munich.

L’île de Reichenau actuellement. Site  www. fotocommunity.de . Photo Sigid.

Fresque Saint Georges d’Oberzell La résurrection de Lazare  Google maps  Cliché  Karlo Amender, Site

 

Forteresse de Wanzleben. Xe siècle. W. Cliché Olaf

 

Dation du titre d'archevêché, texte de 968 d’Otton Ier, annonçant la création de l’archevêché de Magdeburg, Archives de Sachsen-Anhalt, Rep. U 1, Tit. I, Nr. 31. W.

 

Hrotsvita de Gandersheim. W.

L’Isle et l’Oker à Kissenbrück. W. Cliché Okernick.

 

Bronze. Cathédrale de Gniezno (première capitale de Pologne). Saint Adalbert de Prague plaide avec Boleslav II, pour la libération des esclaves chrétiens auprès des marchands juifs

W. Cliché Ossolińskich Wrocław, 1956.

 

 

 

 

 

Précédent : Année 989

   A suivre : Année 991

Retour : Accueil Théophano Skleraina